Je lis en ce moment l'été meurtrier, Sébastien Japrisot. Quand j'ai vu ce nom sur la tranche du
bouquin, il fallait que j'en sache plus, je l'avais déjà lu, mais difficile de se souvenir du contexte...
En fait il y en a plusieurs, ce n'est pas étonnant, Japrisot, l'auteur d' Un long dimanche de fiançailles, et Les enfants du marais c'est lui aussi, mais c'est bien plus pour sa
qualité de romancier policier que son nom a retenu mon attention. Avant l'été meurtrier, j'avais déjà dévoré Piège pour Cendrillon où il excelle dans la composition du crime
parfait...Il y a pas mal d'années qui sont passés sur cette lecture, je n'en citerai que la quatrième de couv' qui reflète bien la méthode et l'intérêt psychologique que porte Japrisot à ses
personnages....
"Mon nom est Michel Isola J'ai vingt ans L'histoire que je raconte est l'histoire d'un meurtre Je suis l'enquêteur Je suis le témoin Je suis la victime Je suis l'assassin Je suis les quatre ensemble, mais qui suis-je ?" Piège pour CendrillonAvec lui, on est moins dans l'intrigue à rebondissements, ou dans l'enquête organisée, on suit plutôt un personnage, souvent féminin, confronté à son histoire personnelle, à un épisode tragique de sa vie, un meurtre, un crime, et on assiste à une reconstruction, c'est l'humain et sa réaction qui l'interesse...
Dans l'été meurtrier, l'histoire se déroule dans un village en campagne. Le personnage c'est "Elle", une jeune fille... ambigüe, gamine, au vocabulaire limité, et tout simplement "bête" mais soignée et minutieuse dans sa façon de mener son affaire.
Elle se revèle finalement attachante, pas si conne, et aidée de ses jupes courtes et de ses calculs, elle regroupe peu à peu les éléments sur cette soirée de 1955, où des ivrognes ont battu et violé sa mère...Elle pénétre là où se cache la vérité, dans la famille Montecciari. C'est le fils, Florimond, qui s'en amourache et la ramène chez lui, en dépit de sa mère qui déteste cette dévergondée. Quant au père Montecciari, il est mort il y a quelques années, vivent encore là les deux autres frangins et la tante sourde.
Laissant sa mère, la victime, à l'autre bout du village, elle emménage alors chez le supposé bourreau.
Dans la construction, on va passer d'un personnage à l'autre, du copain tarte à la tante sourde, bourreau, témoin, victime, on découvre le regard de chacun sur cette situation...
J'adore son écriture. On entend presque l'accent des personnages, on lit leurs pensées, sans aucune longueur. Je vous laisse un extrait .Un de la tante, ma préférée de tous, avec son brin d'humour, elle ne bouge pas de son fauteuil mais elle sait tout ;)
"Ma soeur déteste la petite. Elle ne la trouve pas franche et elle lui reproche ses allures délurées. Surtout, elle lui reproche de lui prendre son Florimond. Elle dit : "S'ils se marient, où ira l'argent? Il devra partager avec elle." Moi, je lui réponds : "C'est une bonne petite. Toi, il y a trente ans que tu cries pour me parler, alors que tu sais très bien que je n'entends rien. Elle, au moins, elle ne crie pas, elle parle lentement et je comprends tout. Ou alors, si c'est trop compliqué, elle prend la peine d'aller chercher du papier, un crayon et elle me l'écrit."
Si on voyait la tête de ma soeur, c'est terrible. On dirait que tout son sang est retourné à l'intérieur. Et puis, elle crie de plus belle, bien sûr, mais je ne comprends rien. Alors, elle va au tiroir du buffet, elle ramène elle aussi une feuille de papier, un crayon et elle m'écrit pour se venger : Tu sais comment elle t'appelle? Je réponds : "Elle m'appelle la Sono Cassée, elle me l'a dit. " Et je ris, je ris. C'est vrai, la petite m'appelle la Sono Cassée, la tante Sourdingue ou le Petit Singe. Je le lui ai demandé. Elle me l'a dit. Elle m'a même expliqué qu'une sono, c'est des haut-parleurs pour les chanteurs. Et ma soeur dit que la petite n'est pas franche. Délurée, oui. Elle se montre toute nue aussi facilement que les autres sortent un parapluie quand il pleut. Mais je crois qu'elle est malheureuse. Je veux dire que sa vie n'a pas dû être drôle tout le temps, et que personne ne le sait, parce que ça, elle le montrerait moins volontiers que son derrière.
J'explique ce que je pense à ma soeur, mais elle hausse les épaules comme la je-sais-tout qu'elle était déjà quand elle avait dix ans et je lis sur ses lèvres : "Toi et tes histoires!" Et elle fait un grand geste au-dessus de sa tête pour montrer que mes hisoires, c'est des fumées. Elle écrit sur le papier : Qu'est-ce qu'elle t'a demandé? Pour la faire enrager, je corrige d'abord ses fautes d'orthographe, comme à la petite, qui écrit presque en phonétique, c'est incroyable Et puis je dis : "Rien. Elle aime que je lui parle, que je lui raconte." Je lis sur ses lèvres : "Raconte quoi?" Je dis : "N'importe quoi. Ce qui me vient." Elle reprend son papier, elle écrit : Le piano mécanique dans la grange? Je fais l'idiote. Je balance la tête pour dire non. Elle écrit : Elle t'a demandé qui a ramené le piano quand Lello l'a mis au clou? Je dis : "Pourquoi tu demandes ça?" Je me rapelle très bien qui a ramené le piano. Le grand Leballech et son beau-frère. Le grand Leballech conduisait un camion de Ferraldo, le patron de Mickey. C'était en novembre ou décembre 1955, il y avait de la neige dans la cour. Avec Lello, après avoir descendu le piano du camion, ils ont bu une bouteille ici, dans la cuisine, je les revois comme si j'y étais encore. Ma soeur écrit : Parce qu'elle veut savoir. Je dis : "Elle ne me l'a pas demandé." ça, c'est vrai. La petite m'a parlé du piano mécanique, dans la grange, mais elle ne m'a rien demandé sur ce jour-là." L'été meurtrier, Sébastien Japrisot.
photo : Adjani dans l'adaptarion du bouquin au ciné par Jean Becker, y'avait Souchon aussi, François Cluzet, Galabru....mais je ne l'ai pas vu...c'est sorti en 83 je n'étais pas née héhé!